Le repos, cette compétence qu'on ne t'a jamais apprise au conservatoire !
- Oliva Rakotonanahary
- 26 nov. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 déc. 2025
Histoire : Le jour où j'ai arrêté de jouer pendant deux
semaines
Je me souviens de cette période où je préparais un récital important. J'avais un programme ambitieux, et trois mois pour le préparer. J'ai fait ce que tout le monde fait : j'ai augmenté mon temps de travail. De 3 heures, je suis passé à 5, puis 6, puis 7 heures par jour.
Au bout de 6 semaines, je jouais moins bien qu'au début.
Les notes étaient là, techniquement. Mais l'interprétation était morte... Je jouais comme un robot. Pire : j'avais développé une tension dans l'avant-bras gauche au basson qui ne passait pas. Et surtout, j'avais perdu tout plaisir. Monter sur scène était devenu une source d'angoisse. Mon professeur m'a dit une phrase qui a tout changé : "Tu ne manques pas de travail. Tu manques de repos. Va faire autre chose pendant une semaines. Vraiment autre chose." J'ai cru qu'il plaisantait. Une semaines sans jouer, à 5 semaines l'examen? C'était de la folie.

Mais j'étais tellement à bout que j'ai obéi. J'ai pris mes affaires, je suis parti à la montagne. Marche, lecture, sommeil. Pas d'instrument... Le premier jour, j'ai paniqué. Le troisième jour, j'ai pleuré de soulagement. Le septième jour, j'avais retrouvé cette sensation que j'avais oubliée : l'envie de jouer du basson !
Quand je suis revenu, la tension avait disparu. Et surtout, en rejouant mon programme, j'ai découvert quelque chose de magique : mon corps avait continué d'apprendre pendant mon absence. Les passages difficiles coulaient naturellement. Mon son était plus libre, ma musicalité était revenue.
Ce récital en 2017 a été l'un des meilleurs de ma vie. Pas malgré cet une semaines de repos, mais GRÂCE à elles. Depuis, j'ai compris : le repos n'est pas un luxe de musicien accompli. C'est ce qui te permet de LE devenir !
1. Le mythe du "plus tu travailles, plus tu progresses"
Le problème qu'on ne voit pas venir
On nous a vendu un modèle : les grands musiciens travaillent 6, 8, 10 heures par jour. Donc pour devenir bon, il faut en faire autant, voire plus. Ce raisonnement semble logique, mais il omet une vérité fondamentale : ton cerveau ne progresse pas pendant que tu joues, mais pendant que tu te reposes.
Quand tu répètes un passage difficile, tu crées des connexions neuronales fragiles. C'est pendant le sommeil et les phases de repos que ces connexions se solidifient, que ta mémoire motrice s'ancre réellement. Sans repos, tu empiles des informations non consolidées. C'est comme essayer de construire un mur en ajoutant des briques alors que le ciment du dessous n'a pas encore séché.
Ce que disent les neurosciences
D'après les recherches en apprentissage moteur, tes compétences techniques continuent littéralement de s'améliorer après ta séance de travail, notamment pendant le sommeil. Des études ont montré des gains mesurables de vitesse et de précision sur des tâches proches du jeu instrumental, même sans pratique supplémentaire entre deux sessions.
En d'autres termes : ton cerveau travaille pour toi pendant que tu dors. Il trie, organise, consolide ce que tu as pratiqué. Ce n'est pas de la magie, c'est de la biologie.
La solution : Comprendre les cycles d'apprentissage
Ton cerveau fonctionne par cycles :
Phase d'effort : tu travailles ton passage, tu explores, tu défies tes limites
Phase de consolidation : tu laisses ton cerveau intégrer (sommeil, pause, repos actif)
Phase d'émergence : tu retrouves ton instrument et... miracle, c'est plus fluide
Le repos n'est pas le vide entre deux séances, c'est le moment où l'apprentissage devient maîtrise.
Mini-exercice immédiat
Cette semaine, choisis UN passage difficile. Travaille-le 25 minutes par jour pendant 3 jours. Le 4ème jour : ZÉRO travail sur ce passage. Le 5ème jour, rejoue-le et observe. Note la différence dans ton carnet !
2. Pratique concentrée vs pratique étalée : ce que la science nous apprend
Le problème de la "massed practice"
Tu connais cette approche : tu bloques 4 heures d'affilée pour maîtriser un passage difficile. Tu te dis que plus tu répètes, plus ça va rentrer. C'est ce qu'on appelle en psychologie la "pratique massive" (massed practice) : beaucoup d'heures concentrées sur une même compétence. Le problème ? Ton cerveau sature.
Ce que montrent les études comparatives
Les recherches comparant la pratique massive à la "pratique distribuée" (distributed practice) — des sessions plus courtes, espacées avec des pauses — révèlent des résultats sans appel :
La pratique distribuée entraîne :
Moins d'erreurs pendant l'apprentissage
Une meilleure mémorisation à long terme
Des performances plus stables dans le temps
Ces bénéfices se vérifient chez les débutants comme chez les musiciens expérimentés
En clair : 3 sessions de 45 minutes réparties sur 3 jours avec des pauses entre chaque te feront progresser PLUS que 3 heures d'affilée le même jour !
La solution : Adopte la règle des 45 minutes (Pomodoro)
Voici comment transformer ton approche :
Session de travail intense : 45 à 50 minutes maximum
Pause régénératrice : 10 à 15 minutes (vraie pause, pas ton téléphone)
Nouvelle session : si besoin, sur un contenu différent
Espacement optimal : 24h entre deux sessions sur le même passage difficile
Tu travailleras peut-être moins d'heures au total, mais chaque heure sera infiniment plus productive.
Mini-exercice immédiat
Cette semaine, chronomètre tes sessions. Dès que tu arrives à 45 minutes sur un même type de travail (technique, déchiffrage, interprétation), arrête !! Même si tu sens que tu es "dans le flow". Fais une vraie pause et observe la différence de qualité quand tu reviens.
3. La fatigue chronique : l'ennemi invisible de ta créativité
Le problème qu'on normalise
En tant que musicien, tu t'es peut-être habitué à un état de fatigue permanente. Tu trouves ça normal d'avoir les épaules tendues, d'avoir du mal à te concentrer après 30 minutes, de jouer "en pilote automatique" sans vraiment sentir ta pratique musicale.
Cette normalisation est dangereuse car la fatigue chronique ne te fait pas juste jouer moins bien. Elle éteint progressivement ta flamme créative, cette étincelle qui fait qu'on te reconnaît quand tu joues.
Ce que révèle la recherche sur la fatigue mentale
Les études sur la fatigue mentale mettent en évidence un phénomène critique : lorsque ton cerveau fonctionne en mode "survie" plutôt qu'en mode "exploration", tu observes :
Une baisse significative de la concentration
Une détérioration de la qualité des décisions (choix d'interprétation, nuances, phrasé)
Une perte de précision technique mesurable
Un passage du mode créatif au mode automatique
En d'autres termes, tu peux passer des heures à ton instrument sans vraiment progresser, simplement parce que ton cerveau est trop fatigué pour apprendre efficacement.
Pourquoi ça bloque ta progression
Un cerveau fatigué :
Mémorise mal (tu oublies ce que tu as travaillé la veille)
Prend de mauvaises décisions d'interprétation
Développe des compensations physiques (mauvaises postures, tensions)
Perd sa capacité d'écoute fine
Fonctionne en mode "survie" plutôt qu'en mode "exploration"
Tu peux travailler 8 heures par jour dans cet état, tu constateras que tu tourneras en rond...
La solution : Identifier tes signaux d'alerte
Ton corps te parle, donc apprends son langage :
Difficulté à te concentrer après 20-30 minutes
Erreurs qui se multiplient sur des passages normalement acquis
Tensions physiques récurrentes (nuque, épaules, avant-bras)
Sommeil agité avec des passages musicaux qui tournent en boucle
Perte de plaisir, sensation de "faire du remplissage"
Ces signaux ne signifient pas "travaille plus fort". Ils signifient "ton système a besoin de recharger".
Mini-exercice immédiat
Pendant une semaine, note ton niveau d'énergie avant et après chaque séance de travail (sur 10). Note aussi ta qualité de concentration. Tu vas repérer des patterns : à quel moment tu es le plus efficace, quand tu forces inutilement.
4. Le sommeil : ton atelier secret de perfectionnement
Le problème qu'on sacrifie en premier
Quand tu manques de temps, qu'est-ce que tu sacrifies en premier ? Le sommeil. "Je dormirai après le concert", "Je rattraperai ce week-end", "Les pros dorment 5h, je peux bien faire pareil". Erreur magistrale !!
Certaines recherches récentes sur le sommeil des musiciens sont formelles : prolonger et améliorer la qualité du sommeil entraîne :
Une meilleure mémoire des passages travaillés
Un meilleur contrôle moteur (précision, fluidité, coordination)
Une plus grande stabilité de la performance musicale
Une meilleure gestion du stress en concert
Le sommeil n'est pas un temps mort. C'est ton atelier de perfectionnement nocturne. Pendant que tu dors, ton cerveau rejoue tes passages, consolide tes gestes, affine ta technique. Gratuitement, sans effort conscient !

La solution : Fais du sommeil une priorité non négociable !
Voici comment optimiser ton sommeil de musicien :
Durée : 7 à 9 heures (non, 6h ne suffit pas, même si tu "tiens le coup")
Régularité : Couche-toi et lève-toi aux mêmes heures, même le week-end
Qualité :
Pas d'écran 1h avant le coucher
Température fraîche dans la chambre (18-19°C)
Obscurité totale
Pas de caféine après 16h
Le rituel post-pratique : Si tu as travaillé un passage difficile, révise-le mentalement juste avant de dormir. Ton cerveau continuera le travail pendant la nuit ;)
Mini-exercice immédiat
Cette semaine, choisis UN passage technique que tu veux améliorer. Travaille-le 15 minutes avant d'aller dormir (pas juste avant, 1h avant c'est bien). Révise-le mentalement dans ton lit, le lendemain matin, rejoue-le. Et tu verras que tu seras surpris du résultat !
5. Les différents types de repos (oui, il y en a plusieurs !)
Le problème : Tous les repos ne se valent pas
Scroller sur Instagram entre deux sessions n'est pas du repos. Regarder des vidéos sur Facebook de tes concurrents qui jouent mieux que toi non plus. Le vrai repos, c'est celui qui régénère ton énergie physique, mentale ET créative.
Pourquoi c'est crucial ?
Imagine ton énergie comme une batterie avec plusieurs compartiments :
Énergie physique : muscles, coordination, endurance
Énergie mentale : concentration, mémoire, prise de décision
Énergie émotionnelle : motivation, plaisir, connexion à ta musique
Énergie créative : inspiration, imagination, originalité
Si tu ne recharges qu'un seul compartiment, les autres restent à vide.
La solution : Ton menu de repos personnalisé
Repos physique :
Sommeil de qualité (7-9h, non négociable)
Siestes courtes (15-20 min après une session intense)
Étirements, yoga, marche
Massage, bain chaud
Repos mental :
Méditation ou respiration consciente (même 5 min)
Temps sans écran
Activité manuelle simple (cuisine, jardinage, dessin)
Nature, silence
Repos émotionnel :
Temps social de qualité
Rire, légèreté, jeu
Expression émotionnelle (écriture, dessin, conversation)
Activité qui n'a rien à voir avec la performance
Repos créatif :
Écouter de la musique sans analyser
Découvrir d'autres arts (expo, lecture, cinéma)
Improvisation libre sans jugement
Rêverie, ennui créatif
Mini-exercice immédiat
Cette semaine, expérimente un type de repos différent chaque jour. Note lequel te régénère vraiment. Construis ton "kit de survie" personnel : 3 activités de repos que tu peux faire en 10-20 minutes quand tu sens la saturation arriver.
6. Planifier le repos comme tu planifies tes séances de travail musicaux !
Le problème : Le repos par défaut vs le repos stratégique
La plupart des musiciens se reposent "quand ils n'en peuvent plus". C'est du repos subi, pas choisi. Résultat : tu arrives au repos en état d'épuisement, il te faut des jours pour récupérer, et tu culpabilises pendant ce temps !

La solution : Le repos proactif
Inverse la logique, cad ne te repose pas parce que tu es épuisé, repose-toi pour ne jamais arriver à l'épuisement.
Principe de la micro-récupération :
Toutes les 45-50 minutes de travail concentré : 10 minutes de pause réelle
Un jour off par semaine (vraiment off, pas "je travaille juste 2 heures")
Une semaine de récupération active tous les 3 mois (travail léger, exploration, plaisir)
Structure d'une journée type :
Matin : session technique intense (1h à 1h30) → pause récup (20 min)
Matin : travail d'interprétation (1h) → pause active (marche 15 min)
Après-midi : exploration/répertoire nouveau (45 min) → temps libre
Fin de journée : lecture/écoute/révision mentale (30 min) → coupure totale
Mini-exercice immédiat
Prends ton agenda. Marque PHYSIQUEMENT tes plages de repos comme tu marques tes répétitions. Ces créneaux sont aussi importants que ton travail. Ils ne sont pas négociables, ils ne sont pas déplaçables "si tu as le temps". Ils SONT ton temps de travail invisible.
CONCLUSION : Ta nouvelle routine commence maintenant
Le repos n'est pas ce qui arrive quand tu n'as plus la force de travailler. C'est un outil de performance que tu actionnes consciemment, régulièrement, stratégiquement.
N'oublie pas que ce n'est pas le temps passé à l'instrument qui fait progresser, mais l'alternance intelligente entre effort et récupération. Tes compétences techniques continuent de s'améliorer pendant ton sommeil. La pratique distribuée surpasse la pratique massive. Le repos n'est pas une option, c'est le mécanisme même de ta progression.
Tu n'as pas besoin de tout changer d'un coup. Commence petit :
Une pause de 10 minutes toutes les 45 minutes
Un jour off par semaine !
Une nuit de sommeil complète (7-8h)
Ces petits changements vont créer un effet domino, tu vas retrouver de la clarté mentale, de la motivation et du plaisir ! Et paradoxalement, tu vas progresser plus vite en travaillant moins !
"Ta carrière musicale n'est pas un sprint, c'est un marathon". Les musiciens qui durent ne sont pas ceux qui travaillent le plus dur. Ce sont ceux qui ont appris à préserver leur instrument le plus précieux : eux-mêmes !
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Oliva pour les artistes, ton premier pas vers une pratique durable et inspirante t'attend ici !
Source :
https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371%2Fjournal.pone.0159608
https://essay.utwente.nl/79881/1/Besselink_MA_Psychology.pdf
https://bulletproofmusician.com/how-important-is-it-really-to-practice-every-day/
https://neurosciencenews.com/music-mindfulness-mental-fatigue-15874/
https://hub.yamaha.com/music-educators/prof-dev/teaching-tips/types-of-practice/
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